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Découvrez les premières pages

du roman

à travers 12 extraits illustrés.

Chaque extrait constitue une étape

dans la rencontre

de Fiona et Maxime,

à la frontière de deux mondes.

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SE 02-01
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SE-11-02
SE-12-01
SE-12-02

La totalité de 20 premières pages 

Extraits du roman

A la frontière de deux mondes

Dan Sprinceana

 

 

 

Chapitre 1

Le choc des destins

 

 

 

 

Le choc

Le soleil se levait sur la D958.

Une lumière pâle glissait sur l’asphalte encore froid. La route était presque vide. Rien ne laissait présager que, dans quelques secondes, tout basculerait.

Elle roulait sans se presser. Une pensée légère occupait son esprit, quelque chose d’inachevé, suspendu. Elle ne regarda pas à gauche.

Lui arrivait sur la voie principale. Concentré. Stable. Une trajectoire nette.

Ils ne se virent pas. Le choc fut brutal. Un éclat de métal. Un crissement sec. Puis la violence.

Le corps de la jeune femme fut projeté en avant. L’airbag éclata dans un souffle étouffé. Sa tête heurta, bascula, puis plus rien. Une obscurité immédiate, totale.

Le jeune homme agrippa le volant. Trop tard. L’impact le traversa de part en part. Le monde se fragmenta en bruit, en lumière, en douleur. Puis le silence.

Un silence épais.

La route redevint immobile. Comme si rien ne s’était passé.

Seules les carcasses fumantes témoignaient de la collision. Deux masses disloquées, encore vibrantes du choc.

À l’intérieur, deux corps. Inertes. Puis, au loin, une sirène.

 

L’urgence

Les secours arrivèrent vite. Trop vite pour comprendre. Pas assez pour réparer.

— Désincarcération ici !

Les voix claquaient dans l’air froid. Les gestes étaient rapides, précis, presque mécaniques. Le métal résista, puis céda.

On extrayait des corps. On évaluait. On décidait.

— Deux blessés graves. On déclenche les hélicos.

Le temps s’était contracté. Chaque seconde pesait. Autour d’eux, le monde continuait, indifférent. Mais pour eux, tout s’était arrêté.

 

Entre deux souffles

D’abord le bruit. Un battement sourd, qui envahit tout. Les pales déchirèrent l’air. Le vent souleva la poussière, plaqua l’herbe, dispersa la fumée.

Les hélicoptères se posèrent. On les chargea. Vite. Trop vite pour eux. À l’intérieur, la lumière était blanche. Fixe. Sans chaleur.

Un masque. Une perfusion. Des mains qui pressent, qui ajustent, qui maintiennent.

— Tension en chute.

— On stabilise.

Le monde s’éloignait. Sous eux, la route devenait une ligne. Puis un souvenir. Leurs corps respiraient encore.

Mais quelque chose, déjà, semblait se détacher. Un espace infime. Presque rien. Un seuil.

Le ciel était gris, sans profondeur. Quelque part entre la terre qui s’éloignait et les nuages qui s’ouvraient, leurs respirations hésitaient. Ni tout à fait ici. Pas encore ailleurs. Et la lumière, peu à peu, effaçait les contours.

Deux lits, deux silences

Les couleurs des briques-marron de l’hôpital accueillirent la femme. Elle était allongée sur une civière, entourée de médecins et d’infirmiers qui travaillaient sans relâche pour stabiliser son état. Quelques minutes après, l’homme fut également pris en charge, le visage pâle et les traits marqués par la douleur.

Dans un coin de l’hôpital, les équipes médicales se déplaçaient dans une efficacité chorégraphiée. Les procédures s’effectuaient avec soin, chaque mouvement calculé pour préserver la vie des deux victimes. Les médecins discutaient des cas, échangeant informations et préoccupations inquiétantes. Les deux salles de réanimation se transformèrent en un tourbillon d’activité et de tension, chaque seconde comptait.

Tandis que les heures passaient, les blessés furent placés dans deux services de réanimation un peu éloignés, l’un à l’aile nord, pour la femme, et celui de l’homme dans l’aile sud. Ils furent plongés dans un coma artificiel pour réduire l’activité cérébrale et permettre au cerveau de se reposer, notamment en cas de traumatisme crânien sévère. Les moniteurs émettaient des bips réguliers, surveillant leurs signes vitaux. Dans le silence rythmé par les moniteurs, un léger frémissement parcourait les lits, imperceptible aux yeux des médecins. Le souffle de l’air conditionné faisait onduler doucement les draps, comme un murmure de présence.

 

Le premier signal

Quelques heures plus tard, dans la pénombre des écrans, un détail attira l’attention. Une variation. Minime.

— Attendez… regardez ça.

Une ligne, d’ordinaire régulière, venait de se troubler. Une activité inhabituelle, brève, puis stable à nouveau.

— Artefact ?

— Peut-être.

On nota. Sans insister. Mais dans l’autre aile, au même moment, une autre machine enregistra la même anomalie. Exactement à la même seconde.

Un parfum désinfectant flottait dans l’air, mêlé à la chaleur des lampes au-dessus des lits. Parfois, un cliquetis métallique des machines semblait répondre aux bips réguliers des consoles de surveillance.

 

L’après-midi même, les parents de la fille, Claire et Paul, habitant à Moissan, arrivèrent les premiers, dus à leur proximité. Claire, 46 ans, directrice d’une école, et Paul, 47 ans, directeur d’une banque.

Ils ne voulaient que lui parler et lui caresser les bras et le visage. Née à Angers, dans une famille catholique très pratiquante, Claire, en sanglots, avait hâte de démarrer une prière pour sa fille.

Ils marchaient trop vite dans le couloir, puis s’arrêtèrent net devant la porte vitrée. Claire posa la main contre la paroi, comme si elle pouvait sentir la chaleur à travers le verre.

Elle ne reconnut pas tout de suite le corps allongé au centre de la pièce. Les tuyaux, les écrans, les pansements — tout brouille les traits.

— C’est elle ? souffle-t-elle.

Personne ne répondit tout de suite.

Claire s’approcha du lit. Elle chercha la main de sa fille sous les draps. Elle la trouva froide, étonnamment lourde. En douceur, elle la frotta entre les siennes, comme lorsqu’elle était enfant et qu’elle rentrait de l’école avec les doigts gelés.

Paul resta debout, un pas en retrait. Son regard passa des chiffres sur l’écran au visage immobile. Il hochait la tête aux explications du médecin sans vraiment les entendre. Traumatisme crânien. Coma artificiel. Surveillance constante.

Il posa finalement la paume sur le pied qui dépasse légèrement de la couverture. Un geste bref, presque furtif. Comme s’il demandait pardon.

Claire, agenouillée, n’arrêtait pas de prier. Ses lèvres bougeaient sans bruit. Les mots se perdaient dans le souffle régulier de la ventilation mécanique.

 

Le lendemain, ceux du garçon arrivèrent de Bordeaux, Isabelle, 57 ans, infirmière libérale, et Jacques, 60 ans, ingénieur du génie militaire à la retraite. Ils étaient pétrifiés à l’idée de perdre leur unique enfant, Maxime, mais ils espéraient un miracle : qu’il sorte indemne du coma.

Ils ont roulé toute la nuit. Ils étaient doublement marqués.

Jacques garda encore son manteau quand il entra dans la chambre. Il fixa la silhouette allongée, bardée de tubes. Son fils ne ressemblait plus à celui qui riait au téléphone la veille. Les bandages mangeaient la moitié du visage.

Isabelle s’approcha immédiatement. Habituée aux chambres médicalisées, aux odeurs, aux alarmes. Mais pas à celle-ci. Pas à ce lit-là.

Elle vérifia instinctivement la perfusion. Observa le débit. Lut les constantes. Puis sa main trembla lorsqu’elle effleure la joue intacte.

— Maxime… murmure-t-elle, tout près de son oreille.

Elle savait qu’il ne pouvait pas répondre. Elle parla quand même. Elle lui raconta la route, la pluie sur le pare-brise, le café trop amer de l’aire d’autoroute. Des choses simples. Pour meubler le silence.

Jacques finit par enlever son manteau. Il s’assit. Ses épaules larges semblaient trop lourdes pour la chaise étroite. Il prit la main de son fils. Elle disparut presque dans la sienne.

Il ne pleurait pas. Il fixait la ligne verte sur l’écran. À chaque battement, il respirait.

 

 

Deux corps et deux équipes

L’Hôpital Rangueil de Toulouse, le CHU de la région, était connu pour sa capacité à traiter des cas d’urgence critiques. Desservi par des hélicoptères médicaux, l’établissement était une véritable ruche d’activité. L’arrivée des accidentés, qui présentaient tous deux de graves blessures, entraîna aussitôt un tumulte parmi le personnel des urgences.

Le service de soins intensifs était divisé en deux sections distinctes : l’aile nord, sous la direction du professeur Christian Léonard, s’occupait de la fille, tandis que l’aile sud, dirigée par le professeur Ludovic Martin, s’occupait du garçon. Ce soir-là, les deux équipes furent mises à rude épreuve. Les patients arrivèrent presque simultanément, chaque équipe étant mobilisée en urgence pour tenter de sauver une vie.

Dr Léonard, un homme au visage marqué par les années de longues gardes et de décisions difficiles, pilotait l’aile nord d’une main de maître. Son groupe, composé de chefs de service, de jeunes internes et d’autres médecins expérimentés, était réputé pour son efficacité et sa rigueur. Ce soir-là, ils prirent en charge Fiona. Cette jeune femme se trouvait dans un état critique.

— Trauma crânien sévère, fractures multiples, tension artérielle instable, résuma le Docteur Rivière en regardant les premiers résultats des examens.

— On la met sous ventilation mécanique immédiatement, préparez les perfusions. On va la stabiliser avant de réaliser un scan complet, ordonna le professeur Léonard, ses yeux fixés sur l’équipe.

Ils savaient tous que chaque minute comptait. Dans cette course contre la montre, les gestes s’effectuaient avec précision, presque chirurgicale. Les moniteurs clignotaient, les alarmes bipaient à chaque variation des signes vitaux. Fiona, immobile sur le lit, semblait suspendue entre la vie et la mort, enveloppée dans un silence lourd.

— On va devoir l’opérer si l’hémorragie interne ne s’arrête pas, ajouta le professeur Léonard, ses traits tendus par l’inquiétude. Préparez aussi l’équipe de neurochirurgie.

À l’autre bout du couloir, dans l’aile sud, l’ambiance était tout aussi tendue. Le professeur Martin, qui avait dépassé la quarantaine, jouissait d’une réputation de pédagogue intuitif et audacieux. Il prit en charge avec son équipe Maxime.

— Traumatisme thoracique sévère, multiples fractures des côtes, possible perforation pulmonaire. Il faut l’emmener au bloc opératoire immédiatement, annonça le Dr Bellecour, en scrutant les écrans de monitoring. Scanner d’urgence, cria-t-il.

— Soyons prudents. On doit stabiliser ses fonctions vitales d’abord, répondit le professeur Martin calmement, tout en observant les paramètres du patient. Une fois qu’il est stabilisé, on réalisera une IRM pour voir l’étendue des dégâts.

Le style de Martin est moins rigide que celui de Léonard. Il lui permet une certaine souplesse dans l’approche des cas complexes. Les infirmières et les médecins autour de lui se déplaçaient rapidement, s’échangeant des informations et des instruments, le tout dans une coordination parfaite.

Le garçon, inconscient, était branché à une multitude de tubes et de machines qui l’aidaient à respirer, tandis que des sacs de perfusion pendaient au-dessus de lui, délivrant un cocktail de médicaments pour maintenir son cœur battant. Son visage, à moitié dissimulé sous des bandages, reflétait la gravité de ses blessures.

Les équipes des deux ailes travaillaient sans relâche, chacune luttant pour arracher ses patients aux griffes de la mort. Les jours et nuits à Rangueil étaient rarement calmes, mais ce soir, une tension inhabituelle régnait. Bien que souvent en compétition pour les ressources et le prestige, les deux professeurs partageaient un même objectif : sauver leurs vies. Ils ont décidé de travailler main dans la main.

Au fil des heures, les signes vitaux des accidentés se stabilisèrent progressivement. Mais les deux restaient plongés dans un coma profond, dans un espace mystérieux entre la vie et la mort, où chaque patient mène son propre combat.

Sous les bandages et les tubes, un frisson parcourait les corps inconscients, comme si chaque fibre cherchait à s’ancrer à l’existence.

Les médecins savaient que le plus dur restait à venir. On rentre dans un territoire inconnu, un espace mystérieux, où chaque patient mène son propre combat, invisible et solitaire.

L’hôpital était une ville en miniature. Des couloirs interminables reliaient des services divers : urgences, chirurgie, soins intensifs, neurologie. Les équipes se croisaient, échangeant des informations brèves, mais cruciales. Chacun connaissait son rôle, sa place.

 

Diagnostics et remarques médicaux

Quelques jours s’écoulèrent. Les jeunes n’eurent pas besoin d’opérations. Les scanners révélèrent seulement des fractures aux cages thoraciques et aux bassins. Mais les traumatismes crâniens inquiétaient les équipes. Les médecins décidèrent de temporiser, d’attendre que les hémorragies intracrâniennes se résorbent, espérant que le cerveau ne gardât aucune séquelle.

Les jours passaient, monotones et tendus. Les moniteurs cardiaques et cérébraux traçaient leurs lignes régulières, blanches sur fond noir, comme des veines lumineuses. Les respirateurs reproduisaient un souffle que les corps ne pouvaient plus fournir eux-mêmes. Dans le silence des chambres, ce rythme mécanique était tout ce qui rappelait qu’ils étaient vivants.

Puis, un détail survint, presque imperceptible au milieu de l’habitude : sur le tableau de surveillance de la jeune fille, l’écran frémit toujours à la même heure, entre une et deux heures du matin. Une agitation brève, mais nette, comme un signal.

— Curieux… murmura un interne, les yeux rivés sur les courbes. Comment expliquer cela, alors qu’elle dort si profondément ?

Les neurologues furent convoqués. Tests supplémentaires, mesures et calibrations : tout demeura inexplicable. Les spéculations se multiplièrent, de simples décharges neuronales aux hypothèses plus énigmatiques, presque poétiques.

Et puis, du côté sud, le même phénomène se produisit pour le jeune garçon, aux mêmes heures exactes. Hasard ? Coïncidence étrange ? Les équipes échangèrent leurs observations avec prudence, fascinées et perplexes. Quelque chose semblait relier ces deux corps, dans ce sommeil profond et silencieux, comme un fil invisible tendu entre eux.

Les médecins restèrent à l’écoute, fascinés et inquiets. Les appareils montraient, de minute en minute, que leurs patients n’étaient pas seuls dans ce coma. Une force imperceptible parcourait leurs cerveaux, discrète, mais persistante. C’était un écho de présence, un murmure de vie qui défiait toute explication rationnelle.

Les professeurs Léonard et Martin décidèrent de rester de garde la nuit, de créer une surveillance commune. Ils observèrent, prirent des notes, échangèrent des hypothèses. Jamais rien de semblable ne leur était arrivé.

Et dans le noir des chambres, les deux jeunes gens continuaient, à leur insu, à se chercher. Une connexion silencieuse, mystérieuse, fragile, mais réelle. Le genre de lien que la science ne savait ni nommer ni comprendre.

 

 

Chapitre 2

Les âmes errantes

 

 

La première rencontre nocturne

La jeune femme ouvrit les yeux dans une lumière blanche, douce au point d’effacer la douleur.

Pas une lumière qui éclaire, mais une lueur qui efface la douleur. Elle ne sentit ni son corps ni le poids du lit. Pourtant, elle était debout. Ou quelque chose en elle l’était.

Elle avança. Le sol ne rendait aucun son. Les murs semblaient trop lisses, presque irréels, comme s’ils pouvaient se dissoudre à tout moment.

Arrivée devant la porte, elle posa la main. Elle hésita. Puis l’ouvrit. Et elle se vit allongée, immobile. Un souffle — ou ce qui l’y remplaçait — s’interrompit en elle. Les machines. Les fils. Cette fixité impossible.

Elle recula d’un pas. Rien ne céda. Le couloir s’étira devant elle, sans fin.

Alors, elle marcha. Sans savoir pourquoi. Sans savoir vers quoi.

 

Plus loin, un jeune homme avançait lui aussi. Ou dérivait. Des bribes lui revinrent : une route, une lumière éblouissante, un choc… puis plus rien. Le silence après.

Il leva les mains devant lui. Elles tremblaient. Ou peut-être était-ce le monde autour.

— Est-ce que… quelqu’un m’entend ?

Sa voix ne franchit pas ses lèvres. Elle resta en lui.

 

Ils se sentirent avant de se voir. Comme une variation dans l’air. Un décalage. Elle s’arrêta. Lui aussi. Puis leurs regards se trouvèrent. Ils ne sursautèrent pas. Ils restèrent là. Comme si cette rencontre n’était pas une surprise, mais un souvenir revenu trop tard.

— Vous êtes… réel ? demanda-t-elle.

Sa voix était à peine plus qu’un souffle.

— Je ne sais pas.

Un silence. Mais pas un vide. Quelque chose passait entre eux. Quelque chose de calme. D’incompréhensible.

— Je m’appelle Maxime.

— Fiona.

Le prénom resta suspendu un instant. Comme s’il cherchait où se poser.

Ils s’approchèrent. Leurs contours vacillaient légèrement, comme traversés par une lumière instable. Arrivés à quelques pas l’un de l’autre, ils s’arrêtèrent. Trop proches pour reculer. Pas assez pour se toucher. Fiona leva la main.

— Je peux ?

Il acquiesça. À peine. Leurs doigts se frôlèrent. Ce ne fut ni une chaleur ni une douleur. Plutôt… une reconnaissance. Comme si quelque chose, en eux, cessait enfin de chercher. Ils restèrent ainsi. Immobiles.

— C’est étrange, dit-elle. J’ai l’impression de vous connaître.

Il eut un léger sourire.

— Moi aussi.

Un silence encore. Mais plus profond.

— Si c’est un rêve… elle ne termina pas.

— Alors, restons-y, répondit-il doucement.

Leurs mains ne se quittèrent pas. Autour d’eux, la lumière sembla respirer plus lentement. Puis, très doucement, leurs silhouettes commencèrent à s’effacer.

— On se reverra ?

— Oui. Ici, ou ailleurs.

— Alors… à demain.

Il ne savait pas pourquoi il en était si sûr. Elle hocha la tête. Comme si elle savait aussi.

 

Dans les chambres, les moniteurs s’emballèrent. Une variation infime. Presque invisible. Mais suffisante pour troubler la nuit.

Les médecins face à l’invisible

Le service de réanimation dormait sous la lumière bleue des veilleuses. À gauche, l’écran de Maxime, à droite celui de Fiona. Deux autres moniteurs montraient leurs visages, figés dans l’étrange calme d’un coma prolongé.

Les machines chantaient doucement, souffle après souffle, battement après battement. Les internes glissaient de l’un à l’autre, l’air chargé de silence, ponctué seulement par la lueur verte des moniteurs.

Fiona semblait flotter, sa respiration mécanique était régulière. Son EEG affichait des pics inhabituels — un rythme alpha presque conscient.

— Elle rêve peut-être… murmura un interne.

— Rêver en coma ? dit l’infirmière, penchée sur l’écran. Rare… mais regardez ce rythme. C’est comme s’il y avait une pensée.

Sur l’écran de Maxime, les lignes tremblèrent. Puis elles se répondirent, s’accordant, ondulant ensemble comme deux vagues qui se cherchent. Les alarmes restaient silencieuses. Et pourtant, quelque chose vibrait, fragile, secret.

Nuit II — Le couloir des songes

La lumière revint. Moins blanche. Plus chaude. Comme si quelque chose, cette fois, les attendait.

Fiona ouvrit les yeux. Elle ne chercha pas à comprendre. Elle regarda. Il était là. Plus proche. Plus précis. Comme si la nuit précédente n’avait été qu’une esquisse.

— Vous êtes là…

Elle ne posa pas la question. Il hocha la tête. Un sourire passa sur son visage. Discret. Presque surpris lui-même.

— Vous aussi.

Un silence. Mais cette fois, il n’était pas vide. Il était plein d’eux. Ils firent quelques pas. Le sol répondit. À peine. Un froissement léger, comme une promesse de réalité.

Fiona s’arrêta à une distance infime. Elle le regarda longtemps. Comme pour vérifier qu’il ne disparaîtrait pas.

— J’avais peur que… ça n’existe plus.

Il secoua la tête.

— Moi aussi.

Leurs mains se cherchèrent sans se demander. Elles se trouvèrent. Cette fois, ce n’était plus un frôlement. C’était une présence. Chaleur. Poids. Un battement. Fiona inspira brusquement.

— C’est différent…

Elle serra légèrement ses doigts. Comme pour s’assurer qu’il ne s’échapperait pas. Il ne bougea pas. Mais son regard changea. Plus grave.

— Oui.

Ils restèrent ainsi. Sans parler. À sentir. Leurs mains. Leurs souffles qui n’existaient pas vraiment. Et pourtant.

— Vous vous souvenez ? demanda-t-il enfin.

Elle ferma les yeux.

— Pas vraiment… des morceaux.

Un rire. Quelqu’un. Puis quelque chose de brisé. Elle rouvrit les yeux.

— Et vous ?

— Une lumière trop forte… et après…

Il hésita.

— Vous.

Elle ne répondit pas. Mais sa main se resserra. Très légèrement. Un silence encore. Plus dense.

— Si on reste ici… dit-elle doucement.

Elle ne termina pas. Il comprit.

— On ne peut pas.

Pas un refus. Un constat. Elle baissa le regard. Puis elle releva la tête.

— Alors, revenons.

— Pour revenir ici.

Il eut un souffle — presque un rire.

— Oui.

Leurs fronts se rapprochèrent. Sans se toucher vraiment. Mais assez pour que la lumière autour d’eux se trouble. Un instant suspendu. Puis tout vacilla. Leurs mains glissèrent. Sans se lâcher complètement.

— À demain…

Dans le silence des chambres, une variation passa. Brève. Inexplicable. Comme un écho.

 

 

Les veilles du Dr Léonard

Dans la salle de contrôle, le professeur Léonard s’étonna :

— Regarde… les tracés… Rythme alpha identique, micro-mouvements synchronisés, pulsations cardiaques en miroir.

— C’est… impossible, souffla-t-il.

— Corrélez les temps, dit Martin… Exact. Ils bougent ensemble.

— Ils se sont trouvés… ailleurs, murmura Léonard.

 

Fiona sentit sa main glisser. La lumière s’éloigna, fine et fragile.

— Déjà ?

— Je vous retrouverai. Là où la nuit rejoint le jour.

Le souffle l’emporta. Le monde s’effaça.

 

Au matin, les moniteurs témoignèrent de légères améliorations : réflexes plus francs, rythme cardiaque stabilisé, activité cérébrale intense.

— Peut-être, chuchota Martin en rangeant les dossiers, que la vie ne se résume pas à nos mesures.

Dans le silence, il garda l’image de deux tracés parallèles… comme deux âmes qui, quelque part, s’étaient simplement dit : à demain.

 

Nuit III — Le murmure des cœurs

Le lieu avait changé. Il n’y avait plus de murs. Plus de couloir. Seulement une étendue ouverte, baignée d’une lumière chaude, presque dorée.

Et ce battement. Lent. Profond. Partout à la fois.

Fiona ouvrit les yeux. Elle ne chercha pas à comprendre. Elle posa simplement la main sur sa poitrine. Le rythme était là. Mais pas seulement en elle.

— Maxime…

Elle n’eut pas besoin d’appeler plus fort. Il était déjà là. Plus proche encore que la nuit précédente. Plus net. Comme si quelque chose, en lui, avait franchi un seuil.

Ils ne s’arrêtèrent pas cette fois. Ils se rejoignirent. Naturellement. Leurs corps, ou ce qu’ils étaient devenus, se reconnurent sans hésitation.

Fiona posa sa main contre lui. Un battement répondit. Pas le sien. Ou pas seulement. Elle releva les yeux.

— Vous le sentez…

Ce n’était plus une question. Il hocha la tête. Mais il ne parla pas tout de suite. Ses doigts se refermèrent sur les siens. Un peu plus fort. Comme s’il avait peur de la perdre.

Ils restèrent ainsi. Collés l’un à l’autre. À écouter. À sentir. Le même rythme. Le même espace.

— Je crois que…

Elle chercha ses mots. Puis elle abandonna. Il comprit quand même.

— Moi aussi.

Un silence. Mais chargé. Presque trop. Elle s’approcha encore. Sans réfléchir. Comme attirée. Leurs fronts se frôlèrent. Puis leurs visages. Très proches. Trop proches pour que ce soit innocent. Elle ferma les yeux.

— Si ça s’arrête…

Sa voix trembla. Il répondit immédiatement.

— Non.

Pas un refus. Une nécessité. Il la serra un peu plus.

— Ça ne peut pas.

Mais au moment même où il le disait… Le battement changea. Un décalage. Infime. Puis un autre. La lumière vacilla. Fiona eut un sursaut. Une douleur brève. Violente. Elle porta la main à sa poitrine.

— Maxime…

Il la regarda. Et pour la première fois… Il eut peur. Autour d’eux, quelque chose se fissurait. Pas le lieu. Le lien. Des images traversèrent l’espace. Trop rapides. Des visages. Des lumières froides. Un bruit régulier.

— Attends…

Elle resserra ses doigts. Mais déjà, ça glissait. Comme si quelque chose tirait sur elle.

— Non…

Cette fois, elle ne maîtrisa plus sa voix.

— Restez.

Il tenta de la retenir. Mais ses mains passaient à travers.

— Fiona.

Le battement s’accéléra. Puis il se brisa. Elle ferma les yeux. Un instant. Un seul. Quand elle les rouvrit… Il était déjà plus loin. Ou elle.

— On se retrouve…

Sa voix se perdit. Mais elle continua.

— Promettez-moi.

Il ne répondit pas avec des mots. Mais il resta. Jusqu’au dernier instant. Puis tout disparut.

 

Dans la chambre, une alarme se déclencha. Brève. Aussitôt maîtrisée. Mais suffisante pour marquer la nuit.

Les résultats défient la raison

Le matin, le professeur Martin entra dans la salle de surveillance. Les écrans affichaient une activité inhabituelle : les EEG de Fiona et Maxime montraient un pic simultané de phase gamma, rare, presque impossible dans l’état de coma post-traumatique.

Léonard parlait bas, comme pour ne pas troubler le mystère.

— C’est comme si leurs cerveaux s’étaient parlé.

— Ou comme s’ils partageaient un rêve commun, répondit Martin pensivement.

Il se pencha vers l’écran de Fiona.

— Regardez, murmura-t-il. Une réaction pupillaire.

Effectivement, les paupières de la jeune femme frémissaient. Un mouvement imperceptible agitait ses lèvres.

Léonard s’approcha :

— On dirait qu’elle veut dire quelque chose…

Sur les lèvres presque closes de Fiona, on put lire, à peine articulé : Maxime. Puis… plus rien. Juste la continuation du coma.

Le professeur resta silencieux.

Dans la chambre voisine, le cœur de Maxime accéléra d’un battement. Puis, comme si de rien n’était, les courbes retombèrent dans des états comateux parfaitement ordinaires.

Martin se redressa, pensif, puis dit d’une voix basse :

— Si la conscience peut aimer, alors peut-être que c’est cela qui les ramène.

Et, dans l’espace invisible entre deux mondes, un écho demeura, plus fragile qu’un souffle : À demain.

Toute la journée rien à signaler. Des états comateux habituels.

La nuit tomba sur l’hôpital comme un voile de verre. Les néons des couloirs, filtrés par les portes des chambres, diffusaient une lumière laiteuse sur les murs.

Dans les deux ailes opposées, les respirateurs rythmaient le silence, semblables à deux souffles jumeaux.

— Courbes cérébrales toujours synchrones, nota le professeur Léonard en consultant les écrans.

— Même amplitude, même heure, répondit Martin penché sur la feuille d’observation. C’est fascinant… comme un écho.

— Vous croyez encore à une coïncidence ?

— Non. Deux cerveaux qui se répondent à cette profondeur, c’est plus que du hasard.

Les machines continuaient leur veille, indifférentes au miracle discret qui se jouait.

 

Nuit IV — Leurs doigts se touchent.

La lumière changea encore. Plus basse. Plus douce. Comme un soir qui n’en finirait pas. Fiona ouvrit les yeux. L’air semblait plus dense, presque tiède. Devant elle, une étendue calme. De l’eau. Immobile. Et lui. Assis au bord. Elle ne fut pas surprise.

— Tu es là…

Il tourna la tête. Un instant, il ne dit rien. Puis un sourire passa. Léger. Fatigué.

— Oui. Je crois que je vous attendais. Je mourais d’envie de vous retrouver.

Elle fit quelques pas. Plus sûrs que les nuits précédentes.

— Je peux te tutoyer ?

Il hocha la tête.

— Je crois que… oui.

Un silence. Mais plus simple. Elle s’assit à côté de lui. Leurs épaules presque proches. Trop proches pour des inconnus. Pas assez pour se fuir. Ils regardèrent l’eau. Leurs reflets tremblaient à peine.

— J’ai pensé à toi.

Elle ne le regarda pas en le disant. Comme si c’était trop direct. Il eut un léger souffle.

— Moi aussi.

Un temps.

— Toute la journée… enfin… si c’était une journée.

Elle eut un sourire. Bref.

— Je crois que j’ai essayé de me souvenir.

— Et ?

— Rien.

Elle hésita.

— Sauf toi.

Il tourna enfin la tête vers elle. Plus lentement.

— C’est pareil.

Le silence revint. Mais il ne pesait pas. Il rapprochait. Fiona posa ses mains sur ses genoux. Puis elle les déplaça légèrement. Sans réfléchir. Jusqu’à ce que leurs doigts se frôlent. Elle s’arrêta. Comme la première nuit. Mais cette fois, elle ne retira pas sa main.

— Si je fais ça…

Sa voix était basse.

— Tu restes ?

Il ne répondit pas tout de suite. Puis ses doigts se refermèrent. Doucement. Mais sans hésitation.

— Oui.

Ce n’était pas une promesse. C’était déjà fait. Leurs mains s’ajustèrent. Naturellement. La chaleur passa. Plus nette. Plus longue. Fiona inspira.

— C’est… différent.

Elle serra un peu plus.

— J’ai l’impression que ça reste.

Il acquiesça. Mais son regard avait changé. Plus grave.

— Moi aussi.

Un battement passa entre eux. Pas autour. Entre. Ils ne regardaient plus l’eau. Ils se regardaient. Longtemps. Trop longtemps. Elle baissa les yeux. Pas pour fuir. Pour tenir.

— Si on se perd…

Elle s’interrompit. Il comprit.

— On ne se perdra pas.

Elle releva les yeux.

— Tu en es sûr ?

Il hésita. Juste une seconde.

— Non.

Puis, plus doucement :

— Mais je te retrouverai.

Elle hocha la tête. Comme si ça suffisait. Leurs mains ne se lâchèrent pas. Même quand la lumière commença à bouger. Très légèrement. Comme si quelque chose, ailleurs, les appelait déjà.

Sous les yeux des médecins

À cet instant, dans les deux ailes de Rangueil, les signaux se mirent à osciller.

— Frémissements musculaires, nota Léonard. Réactions réflexes positives.

— Pupilles réactives, ajouta Martin, penché sur le gros plan de Maxime. Et regardez la courbe — phase paradoxale intense.

Leur langage clinique tentait de décrire l’indicible. Les moniteurs affichaient des rythmes parallèles, presque superposés. Deux consciences, reliées au-delà du coma, semblaient battre ensemble.

— Ils se trouvent au bord de l’éveil, précise Léonard.

— Oui, murmura Martin. Mais quelque chose les retient encore… comme s’ils ne voulaient pas se séparer.

 

Dans la lueur diaphane du lac, Fiona sentit son souffle se densifier.

— On m’appelle, lâcha-t-elle.

— Moi aussi.

— Alors… à demain ?

Elle lui sourit, une larme suspendue au coin de ses yeux lumineux.

— À demain, répondit-il. Même endroit. Même heure.

Leurs mains se séparèrent lentement. La lumière se rétracta, et l’espace se replia sur lui-même.

 

Le matin, les équipes médicales reprirent leur ronde. Les écrans affichaient des constantes plus stables que jamais.

— Activité cérébrale coordonnée, murmura une interne, fascinée.

— On dirait qu’ils avancent ensemble, répondit Léonard.

Puis, presque pour lui-même :

— Peut-être qu’ils rêvent la même chose.

Et dans la tranquillité des chambres, sous les draps immobiles, deux cœurs continuaient de battre à l’unisson, unis, déjà, par la promesse du rendez-vous suivant de la nuit ou d’un amour à venir.

Les jours passèrent dans un même rythme et une même musique. Fiona et Maxime se retrouvent à nouveau dans l’espace flottant de leur coma. Cette fois, ils se parlent davantage de leurs vies.

Maxime évoque son métier d’ingénieur et ses dilemmes professionnels, ses doutes, son vide intérieur malgré sa réussite.

Fiona parle de son art, de ses tableaux inachevés, de ses rêves, de son besoin de se reconnecter avec elle-même.

Leurs dialogues deviennent plus personnels, plus sensibles, avec des gestes éthérés qui traduisent une première tendresse.

— Tu crois qu’on pourrait vraiment… réinventer quelque chose ensemble ? 

— Je le sens… je le sens en toi… comme si on se complétait, murmure Fiona.

Leurs mains se frôlent, vibrantes. Une sensation nouvelle de chaleur et de légèreté les traverse. La possibilité d’un amour s’ouvre, fragile et réelle. Et, dans la clarté suspendue, chacun murmura intérieurement : à demain…

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Aimer suffit-il quand la vérité approche ?

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